Fabriquer un savon de Castille liquide : la méthode à la potasse

Un savon de Castille liquide se fabrique en saponifiant de l’huile d’olive avec de l’hydroxyde de potassium, jamais avec de la soude. La réaction donne une pâte ambrée que vous diluez ensuite à l’eau. Deux étapes distinctes, deux calculs distincts : la saponification fixe la qualité du savon, la dilution fixe sa texture.
La potasse décide de tout avant même la première pesée
Les deux bases fortes de savonnerie ne produisent pas le même objet. L’hydroxyde de sodium donne des sels de sodium, compacts, peu solubles, qui forment un pain. L’hydroxyde de potassium donne des sels de potassium, encombrants, qui cristallisent mal et se dispersent dans l’eau. Cette différence structurelle explique pourquoi aucune recette ne transforme un savon solide en savon liquide stable.
Le choix de l’huile d’olive, lui, relève de la tradition plus que de la chimie. La composition et les usages de ce produit sont détaillés dans notre article sur le savon de Castille liquide. Retenez pour la fabrication qu’une base majoritairement oléique donne une pâte translucide, douce, à mousse fine et lente, et qu’elle pardonne peu les excès de gras.
La méthode diffère aussi de celle des pains. Un savon potassique se cuit : la pâte monte en température pendant plusieurs heures jusqu’à saponification complète, alors que la saponification à froid laisse la réaction se terminer pendant la cure. Vous ne fabriquez pas un savon liquide en attendant quatre semaines. Vous le fabriquez en le cuisant, puis en le diluant.
La manipulation, elle, ne se négocie pas. L’hydroxyde de potassium est un produit corrosif qui attaque la peau et les yeux, et sa dissolution dans l’eau dégage une chaleur brutale accompagnée de vapeurs irritantes. Lunettes de protection fermées, gants résistants, manches longues, plan de travail dégagé et ventilation ouverte forment le minimum. Un récipient en aluminium est proscrit : la base l’attaque et contamine la pâte. Inox, verre borosilicate ou plastique codé 5 conviennent.
Le piège des écailles à 90 %
Voici l’erreur qui ruine le plus de premières fournées. La potasse caustique vendue aux particuliers et aux petits ateliers se présente en écailles titrées à 90 %, pureté standard du commerce. Les 10 % restants sont de l’eau et des impuretés, sans pouvoir saponifiant.
Un calculateur réglé sur une potasse pure sous-dose donc la quantité réelle de base active. Le résultat n’est pas un savon caustique, au contraire : il reste entre 5 et 10 % de corps gras non saponifiés dans le produit fini, même avec un surgras affiché à zéro. Une pâte grasse, trouble, qui se disperse mal et rancit vite.
La correction tient en une case à cocher : les calculateurs de savonnerie proposent une option 90 % KOH qui recalcule base et eau en conséquence. Cochée, elle ramène le surgras réel dans une fourchette de 2 à 3 %, valeur confortable pour un savon liquide.
Le second paramètre du calcul est l’indice de saponification de l’huile. Le Codex Alimentarius situe celui des huiles d’olive vierges et raffinées entre 184 et 196 milligrammes de potasse par gramme d’huile, contre 248 à 265 pour l’huile de coco. Traduction pratique : une recette qui remplace une part d’olive par du coco sans recalculer la potasse produit un savon sous-dosé en base, donc gras.

Cuire la pâte : ce qui se passe réellement dans la cuve
La séquence de fabrication ne comporte aucune surprise, à condition de respecter l’ordre.
- Pesez l’huile d’olive au gramme, puis chauffez-la doucement autour de 60 degrés.
- Dissolvez la potasse dans l’eau, toujours la potasse dans l’eau et jamais l’inverse, sous ventilation et avec lunettes et gants.
- Laissez la lessive redescendre en température avant tout mélange, la réaction de dissolution étant fortement exothermique.
- Mélangez les deux phases au mixeur plongeant jusqu’à la trace, plus lente à obtenir qu’en savonnerie solide.
- Maintenez la masse en cuisson douce, couvercle fermé, plusieurs heures selon la source de chaleur.
- Vérifiez la saponification avant toute dilution.
La pâte traverse des états déroutants pendant la cuisson : purée compacte, texture élastique de guimauve, puis masse translucide ambrée. Ces phases inquiètent les débutants qui coupent la cuisson trop tôt. Une pâte encore opaque et blanchâtre n’a pas terminé sa réaction.
Le test de clarté, seul juge fiable
Prélevez une noisette de pâte, dissolvez-la dans une petite quantité d’eau bouillante et observez la solution. Limpide, éventuellement teintée d’ambre : la saponification est complète. Laiteuse, opaque ou parcourue de filaments gras : la cuisson continue. Ce test de clarté remplace toute estimation au chronomètre, car la durée réelle dépend de la puissance de chauffe, du volume et de la teneur en eau.
Une pâte correctement cuite se conserve telle quelle, sans dilution, pendant des mois. Beaucoup de savonniers travaillent d’ailleurs ainsi : une grosse cuisson par trimestre, des dilutions au fil des besoins.
Diluer : le ratio qui fabrique la texture
La dilution n’a rien d’une formalité. Elle décide de la viscosité, de la transparence et de la stabilité du produit final, et elle se rattrape mal.
Deux règles simples encadrent l’opération. L’eau déminéralisée donne un savon plus limpide et plus stable que l’eau du robinet, dont le calcium réagit avec le savon. Et le ratio de départ se situe autour d’un poids et demi d’eau pour un poids de pâte, un rapport que les savonniers expérimentés jugent confortable.
Commencez pourtant plus bas, à un pour un. Vous jugerez la texture après refroidissement complet, jamais à chaud : une solution qui paraît parfaitement fluide dans la casserole se révèle sirupeuse le lendemain, et l’inverse arrive aussi. Ajouter de l’eau à une pâte trop épaisse prend cinq minutes. Épaissir un savon trop dilué demande de refaire une pâte.
Laisser reposer avant de juger
Une dilution fraîche ment sur presque tous ses paramètres. Chaude, la solution paraît fluide et limpide ; refroidie, elle épaissit et révèle parfois un voile. Les bulles d’air incorporées au mélange mettent plusieurs heures à remonter, et les dernières particules de pâte non dissoutes finissent de se disperser pendant la nuit. Jugez donc une dilution à vingt-quatre heures minimum, dans un bocal transparent posé sur un plan de travail clair.
Ce délai sert aussi de test de séparation. Un savon correctement cuit et dilué reste homogène. Une couche grasse en surface ou un dépôt au fond signale une saponification incomplète ou un surgras excessif, deux défauts qui se corrigent en amont, jamais par un ajout dans le flacon.


Les trois échecs qui reviennent le plus souvent
Le premier échec vient du surgras. Ce qui donne son moelleux à un pain rend un savon liquide trouble et instable, les huiles libres refusant de rester dispersées dans une phase aqueuse. Un savon liquide se formule avec un surgras faible, quitte à compenser le confort par un agent hydratant ajouté après dilution.
Le deuxième échec vient de l’eau. Une eau dure fabrique des savons calcaires insolubles qui décantent au fond du flacon et laissent un dépôt blanc. Le phénomène n’a rien d’un défaut de fabrication : c’est la même réaction qui produit le voile gris dans une baignoire en région calcaire. L’eau déminéralisée à la dilution suffit à l’écarter, la question de l’eau du robinet se posant ensuite à l’usage.
Le troisième échec vient du parfum. Les huiles essentielles et les fragrances se dosent dans le savon dilué, jamais dans la pâte brute, et certaines molécules troublent la solution ou la font virer. Testez systématiquement sur un petit volume avant de parfumer une production entière. La liste du matériel de fabrication utile à ces essais figure dans notre article dédié au matériel de savonnerie artisanale.
Passer de la cuisine à la vente change de régime
Fabriquer pour soi ne relève d’aucune formalité. Mettre un savon sur le marché, même en petite quantité et même gratuitement, fait basculer le produit sous le règlement européen 1223/2009 relatif aux produits cosmétiques.
Trois obligations structurent ce cadre. Une personne responsable doit être désignée pour chaque produit, garante de la conformité et interlocutrice des autorités. Un dossier d’information produit, le DIP prévu à l’article 11, rassemble formule, évaluation de sécurité et données de fabrication, et se conserve dix ans après la dernière mise sur le marché. La notification au portail européen CPNP, prévue à l’article 13, précède obligatoirement la commercialisation ; elle est gratuite et incombe à la personne responsable. Les bonnes pratiques de fabrication s’appuient sur la norme ISO 22716.
Le détail de ces démarches, y compris l’étiquetage et la responsabilité du revendeur, est traité dans notre article sur la réglementation de la vente de savon artisanal. Un savon liquide y ajoute une difficulté propre : sa teneur en eau libre impose une réflexion sur la conservation que le pain solide ne connaît pas.
Prochaine étape : lancez une fournée d’essai sur 500 grammes d’huile, case 90 % KOH cochée, surgras à 2 %, et diluez la moitié de la pâte à un pour un en gardant l’autre moitié brute. Vous disposerez en une journée d’un point de comparaison, et d’une réserve pour ajuster la dilution suivante.